Moins cinquante
"On ne montrait pas le thermomètre aux travailleurs ; c’était d’ailleurs parfaitement inutile : il fallait sortir quelle que fût la température. En outre, les anciens se passaient de thermomètre : s’il y a du brouillard, il fait quarante degrés au-dessous de zéro ; si on respire sans trop de peine, mais que l’air s’exhale avec bruit, cela veut dire qu’il fait moins quarante-cinq ; si la respiration est bruyante et s’accompagne d’un essoufflement visible, il fait moins cinquante. Au-dessous de moins cinquante, un crachat gèle au sol. Cela faisait déjà deux semaines que les crachats gelaient au sol." p. 36
Ce qui n’est pas noté
"Transcrire, publier, tout cela n’était que vanité. Tout ce qui se crée de manière non désintéressée n’est pas le meilleur. Le meilleur est ce qui n’est pas noté, ce qui a été créé et qui a disparu, qui s’est dilué sans trace aucune, et seule cette joie de la création qu’il ressent et qu’on ne peut confondre avec rien prouve qu’un poème a été composé, que le merveilleux a été créé." (p.105)
Optimistes et pessimistes
"Il y en a aussi qui voient toujours le bon côté des choses et leur tempérament sanguin trouve toujours une formule de conciliation avec la vie dans les pires situations. D’autres, au contraire, pensent que tout va en empirant, et ils accueillent toute amélioration avec suspicion, comme une erreur du destin. Et cette façon différente de juger n’a pas grand-chose à voir avec l’expérience personnelle de chacun ; on dirait qu’elle nous est donnée dès notre enfance pour la vie entière…"
p. 122
Les crevards
"Partout, les Estoniens, les Lettons et les Lituaniens mouraient en premier. Ils se transformaient les premiers en crevards, ce qui faisait toujours dire aux médecins que tous ces Baltes étaient plus faibles que le peuple russe. Il est vrai que le mode de vie habituel des Lettons et des Estoniens était bien plus éloigné de l’ordinaire du camp que celui du paysan russe : c’était donc beaucoup plus dur pour eux. Ce n’était pas l’essentiel : ils n’étaient pas moins endurants, mais ils étaient plus grands."
p. 203
Et après ?
"Le soldat d’escorte qui a tenu plusieurs fois entre ses mains la vie des gens et qui a souvent tué ceux qui étaient sortis de la zone, que va-t-il raconter à sa fiancée sur son travail dans l’Extrême-Nord ? Qu’il frappait à coup de crosse des vieillards affamés qui n’arrivaient pas à avancer ?"
p. 224