Lettres migrabondes

Migrabond: à la fois migrateur et vagabond (H. Bianciotti). Comme la littérature...
 
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 Ismaïl Kadaré (1936-), un géant de notre siècle

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Alfred
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MessageSujet: Ismaïl Kadaré (1936-), un géant de notre siècle   Mer 15 Juin à 23:41



Né en 1936 à Gjirokaster (sud de l'Albanie), Ismaïl Kadaré est sans doute aujourd'hui l'écrivain albanais le plus connu à travers le monde.
Il a fait ses études à Tirana, puis à Moscou, avant de retrouver son pays en 1961, après la rupture des relations entre l'Albanie et l'URSS. Publiant sous la dictature, contournant avec plus ou moins de succès la censure, il s'impose peu à peu, ses romans demeurant longtemps la seule chose qui sorte de ce pays très fermé.
Réfugié en France depuis 1990, Kadaré a retrouvé une liberté de parole plus grande, et donné encore plus d'ampleur à une oeuvre magistrale et monumentale.

Bibliographie succinte (dates de publication en France) :
- Le général de l'armée morte (Albin Michel, 1970)
- Le grand hiver (Fayard, 1978) (version complète en 1999 chez Fayard sous le titre: L'hiver de la grande solitude)
- Le crépuscule des Dieux de la steppe (1981)
- Le pont aux trois arches (Fayard, 1981)
- Avril Brisé (Fayard, 1981, nelle édition 1997)
- Les tambours de la pluie (Fayard 1985)
- Chronique de pierre (Fayard, 1985, nelle édition 1998)
- Eschyle ou le grand perdant (Fayard 1988, nelle édition 1995)
- Le dossier H. (Fayard, 1989)
- Printemps albanais (Fayard, 1991)
- La pyramide (Fayard, 1992)
- L'aigle (Fayard, 1996)
- Trois chants funèbres pour le Kosovo (Fayard, 1998)
- Novembre d'une capitale (Fayard, 1998)
- La fille d'Agamemnon (Fayard, 2003)

(NB: La plupart existent en poche)

Un entretien avec Ismaïl Kadaré:
http://www.diplomatie.gouv.fr/label_france/FRANCE/LETTRES/kadare/kadare.html


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Alfred
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MessageSujet: Re: Ismaïl Kadaré (1936-), un géant de notre siècle   Mer 15 Juin à 23:44

Le Dossier H.

Max et Willy sont dans une galère…

"Max et Willy sont deux irlandais, spécialistes d’Homère (un clin d’œil à Joyce), qui décident de partir au cœur de l’Albanie profonde à la recherche des derniers rhapsodes, ces poètes-chanteurs ambulants, afin de recueillir leur chant et de mieux comprendre si l’épopée homérique est une œuvre originale, ou une compilation pure et simple de diverses légendes. Arrivés là-bas, ils tombent sur une foule de personnages croquignolets : un sous-préfet soupçonneux, sa femme en mal d’aventures, un espion qui soigne ses rapports, un ermite fou qui tient le magnétophone pour un engin diabolique. Les forces hostiles leur mèneront la vie dure. Car en voilà un engin intrigant, le magnétophone, dans cette Albanie des années 1930, ce petit royaume du roi Zog, qui, sous la plume de Kadaré, porte déjà en germe tous les vices de celle d’Hoxha.
Et comme toujours chez Kadaré, alors que l’écriture paraît simple, souple et coulant d’elle-même, elle est fignolée pour parvenir à un tel résultat. Une écriture que l’on aimerait posséder. Je ne me lasserai décidément jamais de cet auteur."

Extrait:
Un rapport au sous-préfet
"comme Monsieur le sous-préfet devait le savoir, l’agent était capable de discerner les mots prononcés par un individu ayant dans sa bouche non seulement une brosse à dents, mais n’importe quel autre objet, pipe, cigare, etc., voire même, dans le cas de Maria K… qui avait l’habitude ou plutôt le vice de l’y tenir au cours de ces ébats amoureux – que Monsieur le sous-préfet veuille bien l’excuser – un organe sur lequel il n’oserait mettre un nom dans le cadre du présent rapport…"
p. 46


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Alfred
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MessageSujet: Re: Ismaïl Kadaré (1936-), un géant de notre siècle   Mer 15 Juin à 23:56

La pyramide

Tyrannique pyramide

"Attention, ceci n'est pas vraiment un roman historique ! Les fans de Christian Jacq peuvent passer leur chemin. Le grand écrivain albanais prend la construction de la pyramide de Chéops comme sujet de son livre, mais surtout comme prétexte pour montrer le fonctionnement des rouages d'une dictature, d'un totalitarisme, peut importe son nom, seule importe son but et sa fonction : broyer l'être humain dans une masse tournée vers l'adoration du chef, le fin du fin étant de parvenir à ce que cette adoration ne soit plus inspirée par la crainte mais spontanée. Mais je m'égare…
Mais avant tout, Kadaré dénonce ce qu'il connaît, et entre les lignes, on sait que l'Egypte décrite est en faite l'Albanie. Asservissement, délations, suspicions, purges et rumeurs autour d'une entreprise mégalomaniaque et délirante, tout est réuni pour faire penser à la "meilleure" époque des Hodja, Ceaucescu ou Kim-Il-Sung.
Cette construction de pyramide me fait surtout penser à ces immenses slogans de pierre que le régime albanais faisait ériger sur les montagnes.
Ce roman n'est pas le meilleur de Kadaré, mais il est celui qui montre le mieux, à travers la métaphore de l'Egypte antique, l'organisation du totalitarisme et l'écrasement de l'humain dans cette effroyable machinerie. L'auteur en démonte chaque ressort, mais le plus difficile à croire, c'est de voir Chéops (dans le rôle du "dictateur"), être encore plus malheureux que quiconque. On imagine alors sans peine, (au moins en ce qui me concerne), en lieu et place de Pharaon, Ceaucescu, tournant en rond dans son immense palais de Bucarest, en proie en une angoisse extrême et irraisonnée et au désespoir solitaire né de sa mégalomanie.
L'un des derniers chapitres quitte l'Egypte pour traiter de cette pyramide de crânes élevée en Asie Centrale, comme en écho aux semeurs de terreur et d'oppression.
Ce chapitre, intitulé "Crânaille" est impressionnant à bien des égards. Par sa terrifiante force d'évocation, il justifie à lui seul l'investissement de quelques euros dans ses 150 pages."

Extrait:
Dangers
"Pour ce qui était du risque de payer de sa vie la moindre erreur, un autre groupe était encore plus en droit de le redouter : celui qui s'occupait des plans de l'aménagement intérieur de la pyramide, en particulier les entrées et les sorties secrètes du procédé de fermeture hermétique de la chambre funéraire, ainsi que des faux accès destinés à fourvoyer les pillards. Dès l'époque des premières pyramides, nul n'ignorait qu'aucun des membres de ce groupe ne ferait de vieux os. On découvrait toute sorte de prétexte pour les condamner ou les supprimer, mais le véritable motif de ces mesures était bien connu : le secret devait être enterré en même temps que ces détenteurs". (page 39)


Un lien avec une analyse autrement plus pertinente et développée que la mienne:
http://www.philagora.net/monde/pyramide.htm
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Alfred
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MessageSujet: Re: Ismaïl Kadaré (1936-), un géant de notre siècle   Jeu 16 Juin à 0:02

Les tambours de la pluie

Un auteur majeur

"Ismaïl Kadaré est, selon moi, l'un des deux ou trois auteurs majeurs en Europe. Cet albanais de 66 ans, réfugié en France depuis 1990, a connu le dangereux privilège d'être un écrivain reconnu sous l'une des pires dictatures au monde, celle de l'Albanie d'Enver Hoxha, de sinistre mémoire. Ecrivain reconnu sous une dictature est un atout à double tranchant. A tout moment, la dictature peut vous broyer. Depuis la libération des régimes communistes, Kadaré peut s'exprimer directement, et non plus à mots couverts. Véritable mythe national dans son pays, Kadaré représente depuis plus de 30 ans à lui seul presque toute la littérature albanaise. C'est un grand auteur contemporain, un des meilleurs d'Europe encore en activité, avec Vaclav Havel et Saramago. Voilà pour l'auteur que, vous l'aurez compris, j'apprécie particulièrement.
Pour le livre ensuite.
Les tambours de la pluie narre le siège en 1448 de la citadelle albanaise de Kruja (que Kadaré ne cite jamais, il dit juste: «la citadelle») par les troupes du puissant empire ottoman. Assiégés pendant tout l'été, les albanais tiennent bon, aidé par les troupes de leur chef Georges Kastriote, dit Skanderberg, qui harcèlent les turcs pendant les nuits. Une lutte acharnée, malgré les armes perfectionnées des turcs, le tunnel creusé sous la citadelle, la coupure de l'approvisionnement en eau, les rats pestiférés envoyés pour contaminer les puits, etc. Beaucoup d'albanais tombent au combat, mais quand, septembre arrivant, les tambours de la pluie résonnent, le pacha sait qu'il est perdu, et que les albanais ont gagné.
Roman dense et passionnant, les tambours de la pluie nous permettent de découvrir toute une galerie de personnages haut en couleurs, le pacha, le chroniqueur Mevla Tchélébi, les janissaires, Sarudja, etc.… Tout le livre se déroule dans le camp turc, hormis quelques passages rédigés par un albanais qui résume la situation.
Au-delà du simple intérêt historique, le roman est une longue métaphore de l'isolement total que connut l'Albanie dans les années 60-70, n'ayant aucune communication avec l'Occident, et soumise à un blocus terrible par les pays communistes.
Riche de symboles autant que de vérité historique, ce roman a une portée universelle par l'esprit de résistance qui s'en dégage. A lire d'urgence, comme toute l'œuvre de Kadaré."

Extraits:
Le siège dure depuis deux mois...
« Au matin du 18 juin, à la pointe de l'aube, une sentinelle annonça qu'un nuage jaunâtre était apparu dans le lointain. C'était la poussière de leurs chevaux ». p.16

« -Il s'en passera des choses, dit-il, la nuit où l'on prendra la citadelle ! Quel sabbat ! Quelles orgies ! Leur désir assouvi, les hommes échangeront leurs captives. Ils les garderont une heure, puis les revendront pour en racheter d'autres. Elles passeront de tente en tente. Il y aura des rixes. Peut-être même des meurtres ! Oh! sûrement !
Le janissaire écoutait, l'air triste ». p.68

« Le 26 juillet, nous décidâmes de faire effondrer a galerie. Nous nous étions assurés qu'ils ne creusaient plus. Cela signifiait que cette nuit-là, ou au plus tard le lendemain, ils tenteraient une sortie. [...] Nous plaçâmes donc dans un trou profond un baril de poudre que nous fîmes exploser ». p.173

« Leur plan semble clair. Après avoir coupé l'eau, ils nous demanderons une nouvelle fois de nous rendre. Puis, quand nous aurons refusé toute négociation, ils se résoudront à prendre la place de vive force. [...] C'est sur ce dernier assaut, qui sera sans doute le plus furieux, qu'ils ont fondé tous leurs espoirs.
Le siège dure depuis deux mois. Nos yeux se sont fatigués de leur vue. Ils sont des dizaines de milliers qui se meuvent là-bas, dans la plaine ; une multitude innombrable qui remue, remue, sans arrêt. On se demande d'où sortent ces hordes sans fin, comment elles se concertent, s'ordonnent, pour suivre le même chemin, où elles vont, quel est leur but, et qui leur donne le jour. Ceux qui ont visité leurs contrées disent que les femmes y sont très rares, qu'on en rencontre presque jamais. Alors qui les enfante ? Le désert ? » p.188
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dehard
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MessageSujet: Re: Ismaïl Kadaré (1936-), un géant de notre siècle   Mer 29 Juin à 14:48

Un article intéressant sue la vision de son pays natal par Kadaré...

Shekulli
Ismail Kadaré et le Kosovo : « des actes peut-être irréparables »
Traduit par Mandi Gueguen
Publié dans la presse : 20 mars 2004
Mise en ligne : samedi 27 mars 2004

Sur la Toile



Le célèbre écrivain albanais Ismail Kadaré, interviewé par le journal Shekulli, exprime son inquiétude devant les troubles au Kosovo : les Kosovars albanophones desservent leur cause.


Shekulli

Quelles sont vos impressions sur les violences au Kosovo ?

Ismail Kadaré

Je pense qu’il s’agit des évènements les plus tragiques depuis la libération du Kosovo, et qu’ils n’auraient jamais dû se produire. Ils portent un énorme préjudice au Kosovo, ainsi qu’à la cause albanaise en général dans les Balkans. La plus grande victoire des dernières années pour le peuple albanais - à savoir le rapprochement avec l’Occident, l’établissement d’alliances avec le monde occidental - a reçu un grand coup. Malheureusement, les succès d’hier ont été piétinés ces jours-ci. Cela signifie que le Kosovo et l’Albanie risquent de revenir à leur isolement d’antan. Exactement ce dont rêvaient la Serbie et... Enver Hoxha. En effet, pour la Serbie, le rapprochement des Albanais et de l’Alliance Atlantique avait été une importante défaite géopolitique. Quant à Enver Hoxha, tout cela aurait encore plus mal tourné s’il avait été encore en vie.

Ces violences inutiles ont frappé de plein fouet la liberté du Kosovo, en même temps que son avenir et ses propres alliés, il faut le dire. Je comprends parfaitement tous les problèmes que connaissent les Albanais au Kosovo, je comprends leur mécontentement quand il est justifié. Ils sont tout à fait en droit de revendiquer une série de choses, au premier chef un traitement équitable et l’arrêt des provocations constantes de Belgrade. Mais rien ne peut justifier qu’ils tombent dans un tel piège et jouent, au fond, le jeu des Serbes.

Shekulli

Pensez-vous que la question du Kosovo puisse encore trouver une solution après le chaos de la semaine dernière ?

Ismail Kadaré

S’il faut demeurer conscient des terribles dégâts qui ont été causés, je persiste à croire que même dans les pires moments on doit toujours chercher une voie de sortie, un moyen pour réparer le mal. Dans le cas présent, la seule façon de réparer ce désastre est que les Kosovars albanophones saisissent le sens profond de la situation et réfléchissent à la portée de leurs actes - alors qu’ils ont saccagé des maisons serbes et brûlé des églises serbes en croyant aider leur cause... Ils doivent comprendre cela, ils devaient le comprendre surtout en attaquant leurs propres alliés et la communauté internationale, en attaquant l’Alliance Atlantique et en brûlant son drapeau. Ils doivent savoir qu’ils ont agi d’une manière très répréhensible, peut-être irréparable. La meilleure leçon à en tirer est la suivante : que ceux qui ont le sang trop chaud ne fassent plus jamais passer leur colère avant les intérêts de leur peuple et avant la liberté. On a porté atteinte à quelque chose de fondamental ici, cela doit être réparé à tout prix. Les Kosovars doivent condamner ces agissements et s’éloigner de tous les groupes obscurs mêlés à cette affaire. Car il est fort probable que certains services secrets étrangers soient impliqués, tout comme des aventuriers albanais et, pourquoi pas, des nostalgiques du communisme. Des personnes de toutes les sortes peuvent avoir leurs responsabilités. Le peuple albanais du Kosovo doit courageusement se détacher de ce mal. C’est la seule réparation possible. Il faudra désormais montrer un visage différent, montrer que ce peuple est civilisé - quoique, malheureusement, il n’en ait pas fait la preuve lors de ces évènements déplorables
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dehard
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MessageSujet: Re: Ismaïl Kadaré (1936-), un géant de notre siècle   Sam 2 Juil à 12:03

Le premier intéret de cet auteur qui (aux dires d'Alfred, et ça me surprend vraiment...) semble ne pas être très connu de la partie de la population française qui se sert d'internet, est qu'il vient d'un pays peu prolixe en littérateurs, ou en tous cas, d'où la littérature (si elle existe) a du mal à filtrer en dehors de ses frontières territoriales : l'Albanie. Parce que même si peu des oeuvres de Kadaré (voire aucune, je ne sais pas) mettent en scène des albanais (en personnages principaux), l'appartenance à un pays (a fortiori un pays d'Europe centrale), à une histoire politique (souvent instable dans cette région) est toujours un facteur de création littéraire, que l'on se sente ou non proche du dit-pays... et les deux choses sont , chez Kadaré, si intimement liées qu'elles relèvent du même sentiment presque irrationel qui lie un homme à ses racines, comme un auteur à son inspiration littéraire et artistique... Mais Kadaré n'est pas seulement un homme empreint de ses racines, sa force est justement d'avoir su donner une teinte très particulière , qui lui est propre, à un univers de références au départ éloigné de lui, qu'il a réussi ainsi à faire sien (comme les références à Joyce dans le dossier H) et s'il a pu ainsi plus ou moins mélanger des cultures en les subordonnant à sa sensibilité personnelle, c'est que justement il s'est toujours caractérisé par une grande ouverture et une grande mobilité internationale, enclenchée par ses études en Russie qui ne l'ont pourtant pas coupé de son pays... La renommée internationale de Kadaré vient aussi du fait que comme d'autres grands auteurs contemporains (comme Zweig), il a pris à son compte, et avec une réelle sincérité, l'appellation de "citoyen du monde", qui peut paraitre très galvaudé puisque surexploité, mais qui chez lui emporte d'emblée l'adhésion du fait de ses choix de vie et de son intelligence des choses réellement ouverte sur le monde et sa diversité.
Un autre intéret de Kadaré en tant qu'homme et donc en tant qu'auteur (les deux étant indissociables), est d'avoir su exprimer ses idées tout en étant perclu dans un système qui justement ne prônait pas l'ouverture dont j'ai précdemment parlé (c'est le moins que l'on puisse dire...). A croire que les dictatures, si elles restent parmi les régimes politiques les plus inacceptables, auront eu le mérite de susciter en réaction le talent littéraire, comme chez Zweig donc(même si son rapport à l'extrêmisme est assez particulier), mais aussi Kafka....
Et ce qui est encore plus intéressant, c'est que ces deux sources d'inspiration sont emmenées par un réel talent de conteur (c'est ce qui prime souvent quand on ouvre un livre) où les choses sont dites non comme une sorte de pamphlet politique mais à travers le prisme de la littérature,l'évocation de scènes impressionantes et révélatrices de la nature profonde de l'homme et ses constantes à travers les ages, dans le positif comme dans le négatif, ainsi que le jeu des symboles mythiques, historiques (comme la symbolique de la pyramide dans le roman du même nom, qui ne renvoie pas directement à la réalité historique de la période pharaonique, mais se charge de ce que celle-ci représente dans l'imaginaire collectif pour la détourner et la suborder à une réthorique de dénonciation des dictatures, de tout système coercitif, comme si la domination extreme de l'homme par l'homme était une donnée immanente de l'histoire de l'humanité - et non Alfred tu ne t'égares pas... tu dis une vérité pleinement admise)... Kadaré s'attaque à des questions de l'histoire de l'Humanité qui nous intriguent tous, qui touchent aux origines du monde et de la création littéraire comme dans le dossier H, tout en parsemant le fil de la narration de rencontres étranges, de personnages marquants, qui tour à tour font peur ou font rire, déclenchent chez le lecteur des sentiments extrêmes, ou ambigus par leur complexité... Et cette compléxité touche la plupart du temps tous les personnages, même les plus affreux (cf La pyramide entre autres), même les plus fous, les plus terribles. On est comme chez Shakespeare (même si les deux auteurs sont très différents) : on peut représenter le mal incarné, et n'être pas tout à fait que ça....
Si Ismail Kadré est devenu si célèbre (ben oui...), c'est qu'il a su exprimer de manière originale les grands problèmes de notre temps (à croire qu'il les a tous vécu intimement) et mettre en valeur les constances des dérives de l'ame humaine.... Alors (encart pub) n'hésitez plus à vous y lancer... ça vaut le coup...
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Alfred
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MessageSujet: Re: Ismaïl Kadaré (1936-), un géant de notre siècle   Sam 2 Juil à 18:39

Citation :
Le premier intéret de cet auteur qui (aux dires d'Alfred, et ça me surprend vraiment...) semble ne pas être très connu de la partie de la population française qui se sert d'internet
Ben en fait, à part de ceux qui ont déjà un intérêt certain auparavant pour la littérature, il est trop peu connu... Shit

Citation :
est qu'il vient d'un pays peu prolixe en littérateurs, ou en tous cas, d'où la littérature (si elle existe) a du mal à filtrer en dehors de ses frontières territoriales : l'Albanie.
Objection! albino Grâce aux efforts du traducteur de Kadaré, les albanais pénètrent un peu en France, à la suite du grand Ismail. Je pense notamment à un certain Aliçka, qui a écrit "Les slogans de pierre", si ma mémoire est bonne.

Citation :
Parce que même si peu des oeuvres de Kadaré (voire aucune, je ne sais pas) mettent en scène des albanais (en personnages principaux)
Objection! La plupart de ses romans mettent en scène des albanais, à différentes époques, depuis celle de Skanderberg dans "Les tambours de la pluie", à l'Albanie contemporaine dans "L'hiver de la grande solitude".
C'est justement en plaçant ses personnages dans une réalité et une époque très précises que Kadaré brasse des thèmes éternels et atteint à l'universel. Enfin, selon moi.
Et c'est aussi, je trouve, la légère faiblesse de "La pyramide", qui fut écrit pour des questions de contournement de censure, mais qui perd un peu de sa force à se trouver placé dans l'Egypte plutôt que dans l'Albanie où justement, l'on construisait ces "Slogans de pierre"...

Citation :
A croire que les dictatures, si elles restent parmi les régimes politiques les plus inacceptables, auront eu le mérite de susciter en réaction le talent littéraire, comme chez Zweig donc(même si son rapport à l'extrêmisme est assez particulier), mais aussi Kafka....

Là je ne suis pas tout à fait d'accord. L'Albanie est un pays très particulier, et Kadaré est né et a vécu sous des régimes peu joyeux. Zweig comme Kafka (et bien que le parallèle soit pertinent), participent plus de la Mitteleuropa Austro-hongroise. Et si Zweig souffrit du nazisme, il n'en est rien de Kafka...

Citation :
Et ce qui est encore plus intéressant, c'est que ces deux sources d'inspiration sont emmenées par un réel talent de conteur (c'est ce qui prime souvent quand on ouvre un livre) où les choses sont dites non comme une sorte de pamphlet politique mais à travers le prisme de la littérature,
Là, j'approuve entièrement!

Citation :
Alors (encart pub) n'hésitez plus à vous y lancer... ça vaut le coup...
En effet...
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MessageSujet: Re: Ismaïl Kadaré (1936-), un géant de notre siècle   Mar 5 Juil à 14:14

OUI... mais je ne me base que sur "le dossier H" où les héros sont irlandais, ou sur "la pyramide"... alors ce n'est peut-etre pas représentatif... mais dans ces deux romans, Kadaré préfère styliser l'identité albanaise à travers le mirroir (le masque ?) d'autres nationalités plus en rapport avec la parabole symbolique générale qu'il crée dans les dits-roman, pour toujours comme je le disais (et tu es d'accord) suggérer les choses par le biais de la littérature et non établir un réquisitoire directement tourné contre quelquechose ou quelqu'un...


Oui, enfin Kafka n'a pas souffert du nazisme, mais de l'emprise de l'empire austro-hongrois, ce qui n'est rien de moi que le pendant antérieur des dictatures....Je crois avoir entendu un prof dire que s'il écrivait alemand, c'est que cette langue de domination suscitait en lui plus facilement une émotion de souffrance plus ou moins inconsciente qui l'aidait à mettre en forme son univers sombre... (mais je m'égare Kafka n'étant pas Kadaré...) ...
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Alfred
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MessageSujet: Re: Ismaïl Kadaré (1936-), un géant de notre siècle   Lun 11 Juil à 15:44

L'hiver de la grande solitude, Livre de poche
Les années grises

Peut-être le plus grand roman de Kadaré. Sorti voici 25 ans en France, « L’hiver de la grande solitude », l’une des pièces maîtresse de l’œuvre de Kadaré, ressort enfin, dans une nouvelle édition, fidèle à la première version que l’auteur avait dû remanier sous la pression du pouvoir de l’époque.
Il nous est donc donné enfin de lire, en format poche, ce pavé impressionnant, que j’ai dévoré en quelques jours…
Kadaré passe souvent par les détours de l’histoire ancienne, par les mythes, pour critiquer en filigrane le régime oppressant connu pas l’Albanie communiste. Cette fois-ci, pas d’Homère ou de Skanderbeg. Mais une plongée entomologique au cœur du régime à l’époque de sa pleine mutation.
En effet, à l’hiver 1960-1961, l’Albanie du jovial Enver Hodja, jusque là docile satellite de Moscou, amorce une rupture brusque avec le bloc soviétique, pour se rapprocher de la Chine maoïste, au point de subir un véritable blocus économique de la part des pays du pacte de Varsovie. C’est donc ce « long hiver » que nous décrit Kadaré, avec tout son talent habituel. Des plus hautes sphères du pouvoir aux plus humbles « camarades » de Tirana ou d’ailleurs, il détaille avec une précision redoutable et une écriture toujours réjouissante et fluide, les petits travers de cette époque et de la société. Focalisé sur le personnage de Besnik, sympathique traducteur, et ses proches (famille, fiancée, voisins déchus, etc), l’histoire nous mène dans tous les endroits où se fait l’Histoire, petite grande, Moscou, Tirana ou la base de Pacha Liman…
Véritable épopée réduite à quelques mois, « L’hiver de la grande solitude » est une histoire formidablement riche, qui mêle avec un talent exceptionnel l’Histoire des puissants et les petites vies des humbles. Emouvant, passionnant, riche, Kadaré nous ouvre une fois de plus une fenêtre inégalée sur son petit pays, en épargnant personne, ni soviétiques surpuissants, ni albanais entêtés, ni occidentaux guettant la faille parmi l’unité froide du bloc, ni les trahisons ni les lâchetés, ni le désarroi. Chaque page recèle des trésors. Je repense notamment aux pages 475 à 479, où il s’attarde sur les visions psychotiques d’un nostalgique de l’ancien régime, qui prévoit méthodiquement de quelle façon et dans quel ordre, avec quels divers raffinement de cruauté devront être massacré les partisans du régime communiste et les membres du parti. Effrayant. L’Histoire n’est donc que l’affaire des vainqueurs ?
Une formidable leçon d’Histoire et de vie en tout cas. Comme à chaque livre de Kadaré que j’achève, deux réflexions se présentent à mon esprit ; tout d’abord, qu’il est, définitivement, l’un des plus grands auteurs européens contemporains, et ensuite qu’il me faut rapidement en lire encore un autre et me replonger avec délice dans cette écriture si plaisante. Et aussi, comme toujours, l’envie de faire découvrir cet auteur si enthousiasmant.

Citations :
« Moi, je trouve que les mots septembre, octobre et novembre sont trop arides, alors que « premier automne », « deuxième automne », « troisième automne » semblent bien plus évocateurs.
[…] Il y a là tout le drame du froid dont l’intensité monte d’acte en acte. »
p.21

« L’unité du bloc communiste. Et voici que maintenant, enfin, une faille disait-on, s’y était produite. […] C’était cette faille, pour l’heure encore invisible, qu’il venait justement chercher. Dans cette étendue sans fin, monolithique, il devait déceler la région, la zone inconnue où s’était produite la petite fêlure, la plaie sur la suppuration de laquelle ils avaient fondé tous leurs espoirs. »
p.68

« […] les soldats serbes, en embuscade dans les collines, tiraillaient sur elles. Il évitaient d’atteindre les femmes et ne visaient que les berceaux. C’était probablement pour eux comme un jeu, et bien des femmes, en découvrant, après des heures de fuite au milieu des dangers, qu’elles avaient porté sur leur dos non pas un berceau, mais un cercueil, perdaient la raison. »
p.94
« Où sont les drames du temps jadis, où sont les neiges d’antan ? se répéta-t-elle sans trop se rappeler si elle avait ces mots quelque part. »
p.133

« Au-dessous de ses yeux, il discerna deux petites ombres mauves, stigmates eût-on dit, plaisir des sens, puis ces deux cernes devenues tout à coup bien distincts, lui parurent un témoignage émouvant, le seul réel, de leur union. »
p.148

« Dans les films consacrés aux grandes familles bourgeoises, il n’était question que de drames invariablement liés à des partages de fortune, à des procès interminables et à des faillites tragiques. Dans la famille de Max, en revanche, tout était lié à des congrès du Parti, à des plénums du Comité central, à des « grands tournants » […]
Après chacun de ces événements étaient apparues quelques petites taches sur les photos contenues dans les albums. »
p.359

« Mikoyan était venu les saluer à la gare. Dans ses yeux, la question : Pourquoi ce départ en train ? laissait deviner l’autre interrogation, la principale, celle qu’il n’avait pas posée : Comment avez-vous pu penser qu’on ferait abattre votre avion ? »
p.503

« La révolution s’empâtait. Sur le chef quadragénaire de l’Union soviétique poussaient les cheveux blancs de l’Empire. »
p.521

« Car, pour comprendre une ville à fond, il faut consulter ses latrines. »
p.660

« Le verre de cognac au bar Crimée, sa promenade solitaire, et, à présent, ce tour de danse avec une inconnue, tout cela avait le goût d’une vie nouvelle tout juste entamée, mais il était à deux doigts d’en pleurer. »
p.661

« Machinalement, encore tout ensommeillé, il se leva et s’approcha des rideaux. Dehors, tout coulait, se défaisait. Comment s’étaient-ils quittés ainsi, pourquoi ? Toute la douleur de la séparation, répandue dans l’espace sans fin d’un univers de nostalgie, s’était soudain condensée et intensifiée, et se manifestait à présent avec une insoutenable acuité. »
p.681

« Anna éprouvait une vive attirance pour ce genre d’hommes intelligents qui avaient des complications dans leur vie. »
p.702
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Alfred
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MessageSujet: Re: Ismaïl Kadaré (1936-), un géant de notre siècle   Dim 18 Déc à 20:40

La fille d’Agamemnon
Livre de poche

"Ismaïl Kadaré, en bon albanais, connaît à la fois sur le bout des doigts les mythes grecs et les mécanismes de l’oppression terrible qui maintint une chape de plomb sur son pays pendant 40 ans.
Dans ce très court récit, condensé en presque un seul personnage et une seule journée, il démonte et démontre comment le régime communiste parvenait à maintenir une telle terreur sur la société. Tout est vu au travers des réflexions du narrateur, lors d’une unique journée, celle qui voit sa séparation d’avec la femme qu’il aime, et son accès à la tribune du défilé du premier mai. Cette femme, il a dû la quitter, elle a sacrifié leur amour sur l’autel de la raison d’Etat. Pour permettre au père de cette fille de devenir numéro deux du régime et successeur du tyran. Le père n’a pas hésité. Iphigénie, c’est Suzana.
Bien sûr, comme toujours chez cet auteur, que je place plus que jamais parmi les très très grands contemporains, derrière une langue claire et simple, et un second degré très politique souvent (là, ce degré est explicite), se greffe encore un degré de lecture supplémentaire, philosophique.
Assurément un très bon roman, malgré sa brièveté. A noter que ce récit a été écrit en 1985 et est arrivé en France au nez de la censure. A priori, il constitue la première partie d’un diptyque complété par « le successeur »."

Citations :
« En vérité, je n’étais pas du tout sûr d’être disposé à échanger contre quoi que ce soit d’autre, fût-ce Vienne, ce corps dont la lisse blancheur tenait autant de l’adolescente que de la femme. »
p.16

« On racontait qu’il était l’un de ceux qui avaient rigolé, le jour de la mort de Staline, ce qui avait eu pour effet de briser définitivement une carrière scientifique qui s’annonçait brillante. »
p.23

« Amis avec les Yougoslaves au temps de leur rigorisme le plus exacerbé, nous leur avions tourné le dos dès le premier signe de redoux. Nous avions été alliés des Soviétiques durant les pires années de la terreur stalinienne pour nous en détourner dès qu’ils avaient prudemment fait montre d’un soupçon de civilisation. Et la même chose était en train de se produire avec les Chinois. Tous, les uns après les autres, avaient fini par se détourner du mal et de l’obscurantisme. Tandis que nous, nous en demeurions les ultimes défenseurs. Nous étions devenus les chantres de la calamité, la honte de l’univers. Existait-il un autre pays comme celui-ci ? Maudit pays, trois fois maudit ! »
p.57

« Mais qu’est-ce qu’a à voir le peuple albanais avec les principes du marxisme-léninisme, puisque, comme tu le reconnais toi-même, le monde entier y a bel et bien renoncé ? En vertu de quoi ce peuple de crève-la-faim, martyrisé, devrait demeurer le seul et unique défenseur de principes qu’il n’a même pas forgés ? »
pp.58-59

« Je savais combien durable serait la douleur de la perdre, mais, ce jour-là, elle était proprement insoutenable. »
p.67
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